Aude Dite Orium / Irène

Winner de la réussite et papillon de lumière en infusion

Irène vient de se faire une petite séance de deux heures sur ses objectifs et ses bonnes résolutions pour l’année 2020 et plus si affinités. La question de base était : « Quelle vie est-ce que je veux vivre dans les années qui viennent. » L’orientation générale n’était pas vers plus de « réussite », plus d’argent, mais vers plus de bien-être et d’affirmation de soi. Rien d’étonnant, c’est le truc d’Irène. Une des questions qui lui a pris plus de temps, c’est la question du corps, l’alimentation, l’activité sportive, être bien dedans et dehors. Ça fait des années qu’elle se bat avec ça. C’est quoi être bien dans son corps ? Ça veut dire quoi, concrètement ? Ses exigences passées, même si elles comprenaient un volet santé étaient bien plus axées sur son apparence. Même si elle avait en définitive assez peu à s’en faire, cette question était prioritaire.
Évidemment, son corps devait lui servir à faire ce qu’elle avait envie de faire. Elle n’a jamais aimé être contrainte par lui. Bon, comme elle n’a jamais aimé le contraindre non plus, il a bien fallu qu’elle fasse quelques concessions.
En définitive, le truc le plus facile du contrôle du corps, c’est l’alimentation. Bien plus aisé de s’affamer que de faire du sport. Les humains sont des feignasses… Enfin, elle. On serait tenté de crier haro sur la larve, ce serait une erreur. Se confronter à sa détestation de la contrainte, de la douleur physique, de son incapacité à la constance, face à l’injonction de la perfection physique, pour être toujours bonne, (certaines, je le crois le font pour satisfaire l’autre partie de l’humanité, chez Irène il y avait une forte propension à la dominer, prendre sa revanche, mais là, je m’égare, c’est un autre sujet) l’a obligé à réfléchir à ses motivations.
Avait-elle vraiment envie de faire la guerre ? Est-ce vraiment important pour elle d’être plus forte, plus riche, plus … que les autres ? Est-ce que c’est pas franchement mieux de se la couler douce en bonne compagnie ? Est-ce en cherchant à dépasser les autres qu’elle grandira, ou en s’occupant d’elle?
S’occuper de soi, la belle idée.
Il lui en avait fallut du temps pour comprendre ce que ça voulait dire. Putain de merde, le conditionnement est bien fait, nous sommes nos propres geôliers. Et puis quand même, elle a fini par voir la vierge, elle a eu comme une illumination. Un truc de foufou révolutionnaire, attention, quand vous l’aurez compris, grâce à cela, vous deviendrez beaux et riches, etc. Pour le comprendre il faut, bien entendu, vous abonner à La solution en 5 séances, 3 étapes et 15 millions de dollars. Irène vous donne un indice Tadam ! « Prendre soin de soi » Tadam ! (je mets deux fois tadam parce que ça vaut grave le coup.)


Pourquoi c’est si extraordinaire ? Et bien dans nos têtes prendre soin de soi, ça veut dire, faire attention à sa ligne, bien s’habiller, mettre du vernis, s’épiler. Il y a même des gens qui appellent ça se respecter. C’est pas un peu singulier ? Le respect de soi tient à si peu de chose, quand on y pense. Mais putain la découverte était hallucinante, pour Irène !

— si je prends soin d’une autre personne que moi, je fais quoi ? Je la met au régime, au sport, je l’épile ? Non. Je veille à ce qu’elle manque de rien, je l’écoute, l’encourage, ris avec elle, lui change les idées, lui propose de la culture, des sorties récréatives, peut-être même un massage, que des trucs cool, la vie quoi ! se dit elle dans un élan d’euphorie.

Oui, alors pas la peine de me sortir le couplet sur les enfants nia nia nia. Continua-t-elle, vous n’êtes plus des enfants.

Alors bon ! Prendre soin de soi, ne veut pas dire bosser dur pour arriver première, à je ne sais quel concours international de la bonne meuf (elle a lu Virginie Despentes). Prendre soin de soi, c’est s’écouter, faire attention à combler ses besoins. Et il faut pas se tromper. Est-ce que tes besoins, c’est vraiment de faire comme papa, maman, l’école, et la pub te disent de faire ?
(à qui parle-t-elle ? A elle-même.)


Il est vrai que cette compréhension est arrivée après quelques années de souffrance physique, de maladie, et quand son corps a commencé à tomber en quenouille. Welcome la vieuserie. La dégénérescence fait pas franchement parti de ses objectifs, mais c’est inexorable, impossible de lutter. D’ailleurs, elle a vraiment flippé quand elle a vu passer une pub, ou l’on voyait, en autres, des personnes âgées et le slogan, « mon corps est ma prison ». Irène veut vivre très vieille et en bonne santé, elle croit qu’elle a encore trop de trucs à comprendre, à découvrir, pour mourir à 80 ans. Alors pas question que son corps ne la porte plus, que son cerveau parte en gruyère.
Alors elle s’exclame :
— il ne Faut pas que j’entretienne ma machine, JE Décide de prendre soin de ma machine, nuance ! Vous pigez le truc ? Ouais, je sais, c’est puissant.
Une fois qu’elle est redescendue de sa défonce au jus de porte ouverte, elle s’est dit, ok, c’est cool, j’ai tout compris, mais concrètement, ça veut dire quoi ? C’est là qu’elle est allée faire une sieste.


Au réveil, elle entendait une sorte de ricanement désagréable. Ce n’était pas moi, je ne suis pas comme ça. Non, en fait, Irène a plusieurs voix dans sa tête avec qui elle converse. Ce sont différentes parties d’elle-même, et elles ne sont pas toutes très bienveillantes. Elle n’est pas skyso, enfin pas tout à fait.
« ___ Ta gueule ! Arrête de ricaner comme une hyène !
___ MDR ! T’as allumé la lumière à tous les étages, et maintenant quoi, hein ? Aller, tu vas te mettre au sport, te faire un planning que tu vas tenir 2 jours ! « 
Je vous passe l’entretien, vous avez compris l’ensemble.

N’empêche, elle a pas tort la connasse ( je sais, c’est pas gentil de l’appeler comme ça). Irène à l’impression d’avoir découvert la lune, d’avoir inventé l’eau tiède et le fil à couper le beurre. C’est si brillant comme concept, si fluide, elle s’émerveille devant sa trouvaille. Mais chaque fois qu’elle essaye de le mettre en pratique, bordel, elle se prend les pieds dans le tapis des conventions, de la compétitivité, de l’évaluation et du jugement.

Saperlipopotte, le conditionnement, toujours le conditionnement ! Partout, autour de nous, on ne parle que de performance, il faut, il faut, il faut ! Que ce soit chez les winner de la réussite du business en mode projeeeeet ! Ou dans la spiritualité des feuilles de thé vert, de la réincarnation et des ailes de papillons de lumières en infusion, toujours des, il faut, il faut, il faut.


Bon, en fait, Irène cherche toujours comment mettre le truc en application sans les, il faut, sans se berner avec des, je veux, j’ai choisi c’est le coach qui l’a dit. Elle s’accroche Irène, elle s’accroche, elle a pas encore songé à lâcher prise.

Commentaires

Luce
31 décembre 2019 à 13 h 36 min

J’aime beaucoup Irène



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