Aude Dite Orium

Quand la course au bonheur conduit direct en enfer.

Je suis coach, certifiée et tout le toutim, sincèrement engagée dans la relation d’aide sur le chemin d’une vie meilleure. Je suis avant ça, prof de théâtre et, des sollicitations sur le plan du développement personnel, ajoutées à mon obsession pour ma propre amélioration, m’ont tout droit, non, pas tout droit, m’ont mené à cette formation et au blanc sein qui suit, la légitimité à accompagner des personnes dans leur quête du bonheur. Mais avec un gros mais, parce que dès que je m’intéresse à une chose, je m’intéresse à ses limites et à ses failles, j’ai exploré, au cours de ces 10 dernières années (au bas mot) les différentes piqûres désagréable que je ressentais régulièrement sur mon chemin de super gentils coach du bonheur. Je ne vais pas vous faire une thèse, j’en suis incapable, pas la culture et puis ça m’ennuie. Je vous conseille, si ça vous intéresse, Happycratie Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies,Edgar Cabanas & Eva Illouz , un excellent livre qui fait le jour sur l’industrie du bonheur

Voilà, je suis plus qu’emmerdée, je suis en colère. Je suis furieuse parce que j’ai l’impression que je me suis fait avoir par une super pub, vraiment bien ficelée. Un truc bien commercial qui sert avant tout le capitalisme et défend des valeurs bien moches sous de jolis mots.

Le principe de base du développement personnel, c’est que tu es responsable de ton bonheur, quelque soit la vie que tu as. Chiffre à l’appui, on te dit que ta responsabilité de ta bonne vie est plus importante que ta culture, tes gênes et ton quotidien réunis. (j’attends encore les sources et les preuves de cette assertion). Le discours officiel est que ça nous laisse une plus grande marge d’action sur notre propre vie. Mais ça veut dire aussi que si t’es racisé, pauvre, malade, femme, c’est quand même de ta faute, si t’es pas jouasse.

Pour atteindre la belle et bonne vie, il y a une recette scientifique simple, développée par des américains supers forts. Il suffit de cultiver l’optimisme, l’adaptabilité et la résilience.

La positivité, l’optimisme, est un concept hyper vendeur et séduisant, (j’ai adoré). L’idée est de se concentrer, de s’entraîner même, à se concentrer sur ce qui va dans ta vie, plutôt que sur ce qui ne va pas. Ça a l’air simple et génial, comme ça, car en fin de journée, tu fais la liste de toutes les bonnes petites choses, 3 puis 10 kifs par jours et tu peux constater avec allégresse que ta vie est géniale. Ceux qui ne le pensent pas, ceux qui n’y arrivent pas, sont considérés comme insuffisants, défectueux, voir asociaux. Ce sont des fainéants, des faibles, des rien du tout. La culpabilité ressentie par ces branleurs, les amène à se concentrer sur ce qui ne va pas chez eux, à redoubler d’effort pour se transformer, à cultiver leur insatisfaction d’eux même, puisqu’ils sont les uniques vrais responsables de leur bonheur. Et tout en courant après le Graal, ils se focalisent sur leurs manques, leurs déficiences et ainsi cultivent leur propre malheur. (Donc achètent des livres, des formations, des gris gris, des compléments alimentaires et des conférences).

L’adaptabilité tient de la propagande malhonnête. On te vante ses mérites, te promet qu’elle te permettra de mieux faire face aux aléas de la vie, d’être plus réactif. Mais l’adaptabilité sert qui en vérité ? Dans la sodomie, ce n’est pas la pénétration des sphincter qui est douloureuse, c’est son refus, sa crispation par rapport aux demandes de changement. (je n’ai rien contre la sodomie, mais l’image est parlante. Quelles-que soient ses préférences sexuelles, personne n’a envie de se faire « enculer »). Pour être heureux, il ne s’agit pas de changer le monde, mais de se plier à lui. Dans le monde du travail, ça veut dire, accepte le licenciement économique abusif, rebondis sur tes petites pattes, deviens ton propre employeur (hyper prôné par les coachs en tous genre comme clé suprême de la liberté) et demmerdes toi à te payer tout seul, sans solidarité nationale, ton chômage, ta maladie, ta retraire etc.

Enfin, la résilience ! Celle là je l’aime particulièrement. (j’ai, il y a quelques temps, déjà écris ce que j’en pensais, j’en rajoute une couche) Elle valorise les personnes qui se sont remises d’un psychotraumatisme. Mieux même, elle assure, pour ceux qui en sont capables, de devenir une meilleure personne, de devenir plus fort. C’est la conceptualisation pseudo scientifique de l’adage « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Aux états unis, il existe des formations à la résilience. Il y a des programmes pour les soldats. Ben voyons ! Un soldat qui se remet vite des horreurs qu’il commet est plus rapidement réutilisable. Mais est-il meilleur que celui qui ne s’en remet pas ? Pas certain.

Je n’ai là, pas évoqué le postulat que les émotions positives font de meilleurs humains et les négatives de moins bons, de moins fonctionnels dans notre société. Il est donc impératif de cultiver les émotions positives et d’oblitérer les négatives. Cette opposition affirmée conduit a une nouvelle hiérarchie de jugement de valeur, selon laquelle une personne malheureuse vaut moins qu’une personne heureuse. N’est il pas possible que certaines personnes particulièrement positives soient moins empathiques et plus sujettes aux jugement de valeur ? La haine et la colère peuvent elles aussi bien mener à des actions négatives pour soi ou pour les autres, qu’à se révolter contre l’oppression et l’injustice ? Les émotions sont rarement aussi opposées les unes aux autres en deux camps distincts. Ainsi nous pouvons être soulagés et triste de perdre une personne chère suite à une douloureuse maladie. Nous pouvons être empli d’espérance et de crainte quand à la réalisation d’un projet qui nous tient à cœur.

Toute cette machine bien huilée de développement personnel n’est en fin de compte là que pour nous rendre fonctionnels dans une société blanche, patriarcale et capitaliste. Une société hiérarchique où les gens d’en bas doivent servir les gens d’en haut. Leurs malheurs, leurs maladies, leurs espoirs sont source d’enrichissement. Nous sommes le produit, le client et la main d’œuvre.

Quel est notre projet ?

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