Aude Dite Orium

Entre chien et loup


Entre chien et loup, entre deux saisons, tu me reverras. Je viendrai sans prévenir, j’adore les surprises. Je l’ai souvent imaginé, j’en ai rêvé, puis réfléchi et enfin calculé. Maintenant, je suis prête, l’es-tu aussi ? Peu importe de toute façon, puisque c’est une surprise.


Je viendrai à toi, je pousserai ta porte, tu ne la fermes jamais. Je monterai tes escaliers, sur chaque marche, je le sais, quelque chose oublié. Un panier de légumes, un autre de bois, des bottes en caoutchouc, les tiennes, les siennes. Je préférerais qu’elle ne soit pas là. Il faudra que je fasse attention. Tu comprends, c’est préférable. Elle ne fait pas partie de notre histoire autant ne pas l’y faire sombrer. Je sais que tu es d’accord avec moi, elle, tu veux la protéger.

Je serai là, dans tes escaliers. J’entendrai le son de la télé, évidemment, un rai de lumière sous la porte entrebâillée. Est-ce que tes portes grincent ? Je ne m’en souviens plus, cela fait si longtemps ! Il y a dix ans la porte était neuve, je crois. Couine t-elle aujourd’hui ? C’est un risque à prendre. Je n’ai pas la possibilité de rentrer chez toi pour le vérifier, alors il faudra faire avec. Cependant, dans mon rêve, elle ne fait aucun bruit. C’est mieux pour la surprise.

La lumière du couloir est éteinte. Quand j’ouvre la porte du salon, tu ne l’entends pas. Tu ne la vois pas non plus. Elle est dans ton dos. Je m’avance en silence, doucement, comme un chat, je me glisse derrière toi. Lentement, je lève une main. Et tout d’un coup, très vite, dans un seul mouvement, j’attrape tes cheveux de la main gauche, de la main droite, j’ouvre ta gorge.

J’ai dans cette main un couteau de cuisine, tu les aimes tant. La lame est épaisse, parfaitement affûtée, c’est important ! Le manche est court, c’est mieux pour une bonne prise en main. Je ne me suis pas moqué de toi. C’est un beau couteau, il a bien coupé. Je l’ai essuyé sur ton ventre énorme. Bien sûr ton sang à taché le mur, les tapis, le canapé. Je ne sais pas si cela partira, j’en suis désolée, c’est elle qui lavera. Ce sera une bien petite punition pour t’avoir choisi, toi, alors qu’elle savait.

Je repartirai comme je suis venue. En silence, douce et furtive. Je sortirai de chez-toi, comme je suis venue, entre chien et loup, entre deux saisons, entre deux temps, entre deux mondes, entre deux cris, deux souffrances.

Contexte

C’est un texte que j’ai écris il y a longtemps, en 2006. A l’époque, le fait d’écrire ce rêve, puis l’avoir publié, m’avait fait du bien. Je ne l’avais pas contextualisé, parce que j’avais peur de sa violence. Aujourd’hui, elle ne m’effraie plus. C’est un rêve que j’ai fait tant de fois. Lui, c’est mon père. Aux dernières nouvelles, et je n’en ai pas depuis très longtemps, il est encore vivant. Je ne suis pas passée à l’acte. Je n’aurais jamais pu, même si j’ai cru en être capable.

Retourner la violence contre lui, plutôt que contre moi, la sublimer dans un texte, espérer qu’il le lise, qu’il sache ce qu’il m’évoquait, m’a permis d’avancer. Ce culot, de déballer cette violence qui me rongeait m’a été vraiment bénéfique. Aujourd’hui c’est un souvenir tendre envers celle que j’étais. Un hommage à son courage, à sa force, grâce à elle, je suis là.

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